Le mentorat entre pairs pourrait répondre à l’une des plus grandes difficultés évoquées par les leaders spirituels : la solitude. Le mentorat entre pairs qui est relation où deux personnes de niveau comparable s’engagent à grandir ensemble, à se questionner et à s’exhorter mutuellement. Ce modèle est largement pratiqué dans la culture anglo-saxonne. Robert Clinton en a fait l’un des piliers de son approche du développement spirituel. Pourtant, il se heurte souvent, de notre coté de l’Atlantique à une résistance diffuse. L’idée est volontiers approuvée en théorie. Dans la pratique, plusieurs freins apparaissent, certains universels, d’autres plus spécifiquement culturels. Voici Les 10 résistances au mentorat entre pairs.
La difficulté à vivre une véritable réciprocité
1.Accepter de recevoir d’un égal : le défi de la réciprocité
C’est probablement le premier obstacle. Notre culture distingue fortement celui qui sait et celui qui apprend. On valorise l’expertise, le diplôme, le statut. Il devient alors difficile d’accepter qu’une personne de niveau comparable au mien puisse réellement m’apporter quelque chose. Dans un mentorat entre pairs, chacun doit pouvoir dire : J’ai quelque chose à recevoir de toi ; Dieu peut aussi passer par toi pour me corriger. Cette posture demande une humilité peu naturelle. Paul en donne un excellent modèle. Même l’apôtre attend d’être édifié par l’Église.
…afin que nous soyons encouragés ensemble au milieu de vous, chacun par la foi de l’autre, la vôtre et la mienne? (Rm 1.12).
2. Une culture de la réserve
La culture française, africaine sans doute, protège fortement la sphère privée. On partage volontiers des idées, beaucoup moins sa vie intérieure.Or le mentorat entre pairs suppose de parler de ses combats, de reconnaître ses faiblesses, de demander de l’aide, d’accepter d’être repris. Cette vulnérabilité n’est pas spontanée : plus naturelle dans les cultures anglo-saxonnes, elle demande en France davantage de temps pour établir une confiance.
3. La peur du jugement
Particulièrement présente en milieu évangélique français : vais-je perdre en crédibilité ? sera-t-on déçu de moi ? cela sera-t-il répété ? Sans sécurité relationnelle, la réciprocité reste superficielle. Jacques 5.16 montre pourtant que la confession mutuelle fait partie de la vie chrétienne. Paul n’hésite pas de dire qu’il a été et qu’il est un pécheur !
- Beaucoup d’exégètes ont relevé une progression dans la manière dont Paul parle de lui-même :
- Vers 55 apr. J.-C. : « le moindre des apôtres » (1 Co 15.9).
- Vers 60–62 : « le moindre de tous les saints » (Ép 3.8).
- Vers 63–65 (si l’on retient la paternité paulinienne des Pastorales) : « le premier des pécheurs » (1 Tm 1.15).
4. Une conception hiérarchique de l’autorité
Dans beaucoup d’Églises françaises, l’autorité reste verticale : pasteur → responsable → ancien → membre. Le mentorat entre pairs introduit une logique plus horizontale. Il ne nie pas l’autorité des anciens, mais reconnaît que Dieu parle aussi par un frère ou une sœur sans fonction officielle — ce que décrit Éphésiens 4.16.
5. La peur de perdre son indépendance
La culture valorise fortement l’autonomie intellectuelle. Recevoir régulièrement les questions d’un pair peut être perçu comme un contrôle ou une intrusion. Pour Clinton, la responsabilité mutuelle est au contraire un moyen de croissance, non une entrave à la liberté.
6. Une culture du débat plus que de l’écoute
La tradition intellectuelle valorise l’argumentation et la démonstration ; on apprend davantage à convaincre qu’à écouter. Dans un mentorat entre pairs, l’écoute prime sur le conseil : le mentor cherche d’abord à discerner l’œuvre de Dieu chez l’autre, non à résoudre son problème.
7. La difficulté à recevoir une correction d’un égal
Une exhortation venant d’un pasteur est généralement acceptée ; venant d’un ami, beaucoup moins. Pourtant les Proverbes soulignent la valeur de cette correction fraternelle :
Les blessures d’un ami prouvent sa fidélité. (Pr 27.6).
8. Le manque de temps relationnel
Le mentorat entre pairs demande régularité, rencontres longues, suivi dans la durée — alors que beaucoup de responsables vivent dans une culture de l’activité (réunions, projets, prédication, administration) où le relationnel devient secondaire.Clinton insiste pourtant : le développement des personnes prime sur la réussite des programmes. Il a cette formule dans une série d’article sur le mentorat :
Pas de programmes. Juste des relations. R. Clinton
9. Une faible culture du feedback
On remercie peu, on encourage peu, on donne peu de retour constructif, contrairement à la culture anglo-saxonne. Le mentorat entre pairs vit au contraire de feed-back réguliers — ce que Dieu m’a montré, ce que j’observe chez toi, les progrès que je vois — faute de quoi la relation reste cordiale mais peu formatrice. Considérez les retours positifs que Paul pouvait formuler sur ces collaborateurs !
Vous savez qu’il [Timonthée] a fait ses preuves, servant avec moi dans l’œuvre de l’Évangile comme un enfant avec son père. Philippiens 2.22
10. Une compréhension parfois individualiste de la sanctification
Même en Église évangélique, la croissance spirituelle est souvent pensée en termes personnels : lecture biblique, prière, discipline. Le Nouveau Testament présente pourtant une sanctification communautaire : « exhortez-vous chaque jour » (Hé 3.13) ; « instruisez-vous les uns les autres » (Col 3.16) ; « portez les fardeaux les uns des autres » (Ga 6.2). Le mentorat entre pairs devient alors un moyen ordinaire de la grâce.
Trois racines spirituelles derrière ces obstacles
Dans une perspective biblique, ces freins, malgré leur diversité, se ramènent à trois racines.
L’orgueil, d’abord — statut, diplôme ou réputation — qui rend difficile d’admettre qu’un pair sans autorité particulière puisse être un instrument de Dieu pour ma croissance. « Dieu résiste aux orgueilleux et fait grâce aux humbles » (Jc 4.6).
La peur, ensuite — du jugement, de perdre le contrôle, d’être exposé — qui empêche la vulnérabilité sans laquelle aucune réciprocité n’est possible ; elle trahit une identité encore trop fondée sur le regard des autres, pas assez sur la grâce reçue en Christ.
L’individualisme, enfin — une vie chrétienne centrée sur la relation personnelle avec Dieu, au détriment du corps — alors que le Nouveau Testament ne connaît pas de sanctification solitaire, mais une interdépendance voulue par Dieu.
Reconnaître ces trois racines — orgueil, peur, individualisme — est sans doute la première étape pour qu’une culture du mentorat entre pairs s’enracine peu à peu dans nos Églises françaises.
Conclusion : humilité, confiance et mutualité
À l’inverse, le mentorat entre pairs suppose trois vertus : l’humilité, qui accepte d’apprendre de tout frère ou sœur (Ph 2.3-4) ; la confiance, qui permet une transparence authentique (Jc 5.16) ; la mutualité, qui reconnaît que chaque membre du corps possède une grâce utile aux autres (Rm 12.4-8 ; 1 Co 12 ; Ép 4.16).
Cette dernière dimension rejoint la théologie du développement des leaders chez Robert Clinton, dont le modèle conduit progressivement d’une dépendance envers quelques mentors vers un réseau de relations spirituelles réciproques, où chacun exerce les dons que Dieu lui a confiés au service de la croissance des autres — la compréhension néotestamentaire de l’Église comme un corps où « chaque jointure fournit sa part » (Ép 4.16).
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