L’accompagnement spirituel

Cet article de Louis Schweitzer est extrait du Dictionnaire de théologie pratique, publié par Excelsis en 2011, sous la direction de Christophe Paya et de Bernard Huck, pp. 58-66.

Introduction

Si l’accompagnement spirituel jouit d’une longue tradition dans le christianisme, il semble plus récent dans les Églises protestantes. Il a bien sûr toujours existé sous certaines formes, mais ce n’est que depuis la fin du 20esiècle qu’il se développe et se présente sous ce nom. En fait, l’accompagnement spirituel suppose deux choses : un désir et une conviction. 

  • Le désir est celui d’avancer sur le chemin de la vie spirituelle, c’est-à-dire de progresser dans la relation avec Dieu. L’accompagnement spirituel est fait pour celles et ceux qui ne se contentent pas du point où ils en sont dans leur cheminement spirituel, mais qui veulent aller plus loin. 
  • Et, pour qu’il y ait accompagnement spirituel, il faut que ces personnes aient la conviction que l’on peut être aidé sur ce chemin, qu’il est même souhaitable et bénéfique de ne pas s’y engager seul et qu’une personne un peu plus expérimentée peut servir de compagnon de route pour mieux avancer et éviter certains des pièges du chemin. 

Dans l’Écriture et dans la pratique même de Jésus, il y a un temps pour un enseignement général que chacun recevra à sa manière et un autre, en fonction des besoins, pour son application particulière à la situation d’une personne. Sur le chemin d’Emmaüs (Lc 24), Jésus s’est discrètement fait compagnon de route des disciples désorientés. Il les a amenés à réfléchir, à comprendre le sens des Écritures. Il a aussi aidé personnellement Pierre, en lui posant des questions, à dépasser les conséquences de son reniement pour lui permettre d’assurer les charges qu’il voulait lui confier (Jn 21). L’apôtre Paul va par ses lettres s’adresser personnellement à Timothée et prendre soin de lui et se son ministère… 

Il ne s’agit donc pas de thérapie et la personne qui demande n’est pas (nécessairement) en crise. Elle a simplement le souci d’avancer un peu plus loin sur le chemin de la vie spirituelle. C’est pour cette raison qu’il ne faut pas confondre l’accompagnement spirituel avec la relation d’aide qui est depuis plus longtemps familière en milieu protestant et qui est la réponse à une difficulté souvent ponctuelle. Le point commun est d’engager dans les deux cas un travail sur soi, mais la différence est dans la perspective générale : soulagement et solution d’un problème du côté de la relation d’aide, approfondissement de la relation avec Dieu dans la vie entière de l’autre. 

Précisons également que l’accompagnement spirituel est autre chose que la formation de disciples. Celle-ci suit un programme déterminé pour donner au nouveau chrétien une base solide sur laquelle fonder sa vie. L’accompagnement spirituel, pour sa part, ne suit pas un programme défini mais suit et tente d’éclairer le cheminement de la personne. 

Il est aussi différent du coachingque l’on retrouve dans certains milieux chrétiens. Celui-ci concerne fréquemment la volonté de rendre des ministères plus féconds et plus efficaces. La personne et son coach se donnent ainsi des objectifs précis à atteindre. Encore une fois, l’accompagnement spirituel s’intéresse à tout le cheminement spirituel d’une personne pour approfondir sa relation à Dieu. 

1. L’accompagnement spirituel dans l’histoire 

L’accompagnement a pris bien des formes à travers les siècles. Celles-ci dépendent de la théologie et du type d’Églises ou de communautés qui lui servait de cadre. 

La paternité spirituelle 

La forme la plus ancienne est sans doute celle de la paternité spirituelle. Elle commence avec les Pères du désert dès le 4e siècle. On pouvait alors aller dans le désert trouver un moine ou un ermite et attendre de lui la parole qui pouvait tout éclairer. « Abba, donne-moi une parole ! ». Cette paternité s’est largement développée dans la tradition orientale et on connait l’image des starets russes que l’on retrouve dans les récits d’un pèlerin russe ou dans le roman de Dostoïevski Les frères Karamazov. Le père spirituel est en quelque sorte l’intermédiaire entre Dieu et celui qui s’adresse à lui. Bien que celui qui demande demeure entièrement libre, il considère la parole du père comme celle de Dieu même et lui doit entière soumission. Dans les conseils qu’il pourra donner, le père se laissera souvent guider par l’Esprit, même si sa sagesse et son expérience, voire parfois son bon sens pourront également le guider. La réponse à la question initiale pourra sembler inattendue, voire paradoxale. 

La sensibilité protestante a été longtemps assez éloignée de cette attitude, sensible qu’elle était aux exhortations du Christ : « Vous n’appellerez personne “père” car un seul est votre Père… » (Mt 23.9). Une forme d’accompagnement, proche de celui que nous venons de décrire et insistant sur la paternité spirituelle, s’est développée dans des milieux protestants charismatiques. Ceux-ci sont en effet sensibles à la place laissée à l’Esprit saint dans l’accompagnement et retrouvent aussi le lien privilégié du croyant à celui qui lui a transmis la foi. 

La direction spirituelle 

Une autre forme d’accompagnement, plus classique en Occident, est celle que l’on a généralement appelée la « direction spirituelle ». Elle est devenue habituelle dans le catholicisme et c’est dans ce cadre qu’elle a été approfondie. On trouvera certainement de nombreuses écoles de direction spirituelle, à peu près autant que d’écoles de spiritualités. Mais certaines ont profondément marqué et façonné ce que nous appelons aujourd’hui l’accompagnement spirituel. Deux de ces traditions ont joué un rôle essentiel. 

  • La première est la tradition ignatienne, celle qui trouve son fondement dans les Exercices spirituels et l’enseignement d’Ignace de Loyola au 16e siècle. Respect du cheminement de la personne, apprentissage du discernement des traces de Dieu dans notre vie, méditation de l’Écriture à l’aide de techniques spécifiques, sont autant d’apports de cette tradition. Le chrétien de sensibilité protestante pourra être surpris de voir à quel point cet enseignement et cette pratique sont à la fois enracinés dans l’Écriture et profondément évangéliques au sens premier du terme.
  • Une autre grande tradition, elle aussi du 16e siècle, est celle du Carmel avec en particulier deux grandes figures: Thérèse d’Avila et Jean de la Croix. Ces deux géants de la spiritualité catholique ont développé toute une connaissance de l’âme humaine et de son cheminement qui est toujours éclairante aujourd’hui. On connait en particulier de Jean de la Croix les nuits de l’âmedont la connaissance peut éviter à celui qui accompagne bien des erreurs de jugements. Toujours dans cette tradition du Carmel, deux autres personnages plus récents peuvent beaucoup apporter. L’un relativement peu connu : Laurent de la Résurrection, simple carme français du 17e siècle dont les textes ont été très répandus dans les milieux protestants anglo-saxons, l’autre immensément célèbre mais mal connue des protestants : Thérèse de Lisieux qui vécut à la fin du 19e siècle. 
  • –  D’autres traditions d’accompagnement spirituel existèrent en milieu catholique. On peut ainsi citer l’œuvre de François de Sales qui fit consciemment, à la fin du 16e et au début du 17e siècles, une synthèse originale des apports ignatiens et de ceux du Carmel. 

Le mot « direction » est peu familier aux protestants francophones. Il est vrai que nos amis américains évangéliques qui ont « redécouvert » avant nous l’accompagnement spirituel parlent sans difficultés de la direction spirituelle. Mais nous avons sans doute trop en tête certains dérapages qui ont effectivement existé et qui plaçaient le dirigé sous la coupe de son directeur. Nous reviendrons sur cette relation accompagné / accompagnateur. Disons seulement que lorsque le directeur était respectueux de celui qu’il accompagnait, comme l’était par exemple François de Sales, il n’y avait aucune emprise malsaine sur celui ou celle qui était ainsi dirigé. Mais il est vrai que le danger de mainmise sur la personne a existé et existe encore, et pas seulement dans le catholicisme… 

Comment la Réforme, puis les Églises qui en sont issues, ont-elles réagi à cette pratique ? Disons d’abord que l’accompagnement concernait surtout des moines et des religieux et éventuellement quelques autres personnes privilégiées. Les réformateurs ont réagi assez violemment contre tout ce qui pouvait laisser penser qu’il existe des chrétiens de différentes catégories, d’où une réaction contre l’idée même d’un statut « religieux » particulier. De manière semblable, les réformateurs éprouvaient une certaine crainte devant ce qui aurait pu faire penser à une emprise de l’Église sur les fidèles. D’où une condamnation de la confession obligatoire et, dans la foulée, de la direction spirituelle. Mais reconnaissons cependant que les réformateurs, et Calvin en particulier, ont eu un véritable ministère de direction spirituelle auprès de bien des personnes, particulièrement sous forme épistolaire. 

Mais il serait faux de s’arrêter là. Car lorsque les Églises protestantes ont connu des renouveaux spirituels (ce que l’on appelle les « Réveils »), la nécessité de l’accompagnement spirituel s’est de nouveau fait sentir. Ce fut le cas, sous une forme ou sous une autre, dans le piétisme allemand suscité par Spener (17e siècle), le méthodisme de Wesley (18e et les grands réveils qui en sont issus ou, comme nous y faisions allusion précédemment, les renouveaux pentecôtistes ou charismatiques du 20e siècle.

2. Pourquoi ce retour à l’accompagnement spirituel aujourd’hui ? 

  • Comme nous l’avons mentionné, chaque réveil, chaque renouveau spirituel a éprouvé le besoin de retrouver cette richesse pour permettre aux personnes qui avaient découvert la foi (ou en avaient découvert une nouvelle profondeur) d’aller plus loin et d’approfondir leur relation avec Dieu et la cohésion spirituelle de leur existence. 
  • Une autre raison peut aussi pousser nos contemporains à se tourner vers l’accompagnement spirituel. Quelle que soit notre confession et en tout cas dans les pays occidentaux, nous ne sommes plus chrétiens aujourd’hui seulement par tradition. Dans nos sociétés, le conformisme serait plutôt agnostique, voire athée. Cela veut dire que si une personne s’engage sur le chemin de la foi, elle souhaite souvent pouvoir le faire en profondeur et en vérité. La simple appartenance à une Église n‘étanche pas la soif de vie spirituelle. Cela est d’autant plus vrai que d’autres « offres » religieuses sont présentes qui proposent des expériences réelles et profondes. On peut penser au bouddhisme sous ses diverses formes qui permet un véritable travail sur soi, mais aussi au succès des formes plus spirituelles ou mystiques du judaïsme ou de l’Islam. Croire un certain nombre de choses ne suffit pas. Il y a comme une soif de connaître Dieu et de le connaître en vérité. Nous désirons vivre, expérimenter ce que nous croyons. En d’autres termes, la foi doit changer quelque chose en profondeur ou elle n’a guère de raison d’être. C’est d’ailleurs pour cette raison que les monastères accueillent tant de gens en recherche. Ils sentent bien que dans ces communautés de personnes qui ont consacré leur vie à la foi et à la recherche de Dieu, il y a quelque chose d’authentique. Etre accompagné est une autre manière de combler ce désir en cherchant à descendre plus profondément dans cette relation au Seigneur présent avec nous en en nous. 
  • Une autre raison du besoin d’accompagnement est la rencontre, après quelques années de vie chrétienne, de difficultés, d’obstacles sur le chemin que nous n’avions pas prévus. Des crises peuvent se produire, des échecs, des périodes de sécheresse ou de désert, des expériences qui n’avaient pas été envisagées au départ de la marche avec Dieu. Parfois, le chrétien éprouve un sentiment de stagnation, la conscience de ne pas vivre à la hauteur qu’il souhaiterait. Or, au point où ces personnes en sont de leur cheminement, l’enseignement général sur la vie spirituelle ne suffit plus, pas plus que le simple rappel des consignes de départ sur la lecture de la Bible et la prière. Non pas que ces principes soient faux ! Ils sont justes, bien sûr, mais insuffisants. Le besoin d’être accompagné commence souvent par la prise de conscience que les choses sont plus difficiles que nous l’imaginions au départ. Lire la Bible de sorte que cette lecture soit nourrissante ne va pas forcément de soi. La prière elle-même, si elle connait des périodes de grande facilité, peut devenir une discipline aride. Plus largement, la foi peut ne pas s’accorder sans difficultés avec les réalités de la vie que nous connaissons. 

C’est ce qui fait que l’accompagnement spirituel concerne moins les tout jeunes croyants que ceux qui ont déjà connu un certain cheminement et qui ont ainsi pris conscience de leur besoin et souvent des limites des « évidences du début ». Cela dit, si l’accompagnement spirituel veut répondre à un besoin de certains, il ne prétend pas être une nécessité universelle.

Dans le monde protestant, c’est sans doute la rencontre avec des chrétiens d’autres confessions qui a permis la découverte de cette réalité. Chez les évangéliques, c’est dans le monde anglo-saxon que l’on a commencé à redécouvrir cette dimension. Une littérature abondante en est résultée avec des auteurs comme Eugen Peterson et bien d’autres, des centres de retraites spirituelles se sont développés et des chaires de spiritualité ont même été créés dans certaines facultés de théologie. 

3. La forme et le contenu de l’accompagnement spirituel 

 L’accompagnement spirituel est une relation non symétrique entre deux personnes, un accompagnateur et un accompagné, qui s’établit à la demande de l’accompagné. Elle peut durer aussi longtemps qu’elle semblera fructueuse. Le centre de ces échanges sera le vécu de l’accompagné dans la lumière de sa relation avec Dieu. Le but est de permettre l’approfondissement de la vie spirituelle. C’est pourquoi l’accompagnateur doit avant tout écouter et accompagner la personne sur son propre chemin, même s’il lui est possible de proposer des pistes nouvelles. 

Nous allons essayer de développer les différents éléments présents dans cette définition. 

La forme des entretiens 

Les entretiens ne sont pas très fréquents. Ils ont lieu de manière générale une fois par mois pour une durée d’une heure environ. Peut-être la plus grande différence avec ce à quoi nous sommes habitués dans la cure d’âme ou les différentes formes de relation d’aide concerne la durée de la relation. Il ne s’agit pas ici de résoudre un problème particulier, mais d’accompagner un cheminement spirituel. La relation peut donc être longue. Elle peut durer plusieurs années. Ce compagnonnage entre deux personnes n’est pas lié à autre chose qu’au désir d’être meilleur disciple de Jésus-Christ. Si la relation est fructueuse, elle peut dès lors durer. L’important est la liberté de la relation et il est bon de faire régulièrement le point. On peut en effet arriver à un moment où, d’un côté ou de l’autre, on a le sentiment que l’on est arrivé au bout du chemin que l’on pouvait parcourir ensemble et que la poursuite de la relation ne serait pas d’un grand intérêt. Précisons également que la durée facilite les choses. En effet, il n‘est pas question que de spiritualité dans ces entretiens. Le centre est bien la relation avec Dieu, mais le contenu concerne bien sûr la vie toute entière. Nous savons bien que notre relation avec Dieu est elle-même influencée par tous les aspects de notre existence. Nous rencontrerons donc, au cours de cette relation d’accompagnement les crises et les problèmes qui font le tissu d’une existence. Mais ces difficultés, ces épreuves à surmonter s’inscriront dans une relation longue et seront donc plus « faciles » à aborder car il y a bien des choses que l’accompagnateur n’aura pas à découvrir. 

Dire cela, c’est dire que tout accompagnement spirituel peut, à l’occasion prendre pour un temps l’aspect d’une relation d’aide. C’est là que l’accompagnateur doit être capable de discerner ses propres limites. Pour ceux qui ont également une formation en relation d’aide, il est parfois possible de passer d’un registre à l’autre lorsque le besoin s’en fait sentir et qu’il ne s’agit que de problèmes passagers et relativement légers. Mais la règle générale, y compris pour des accompagnateurs pratiquant parfois eux-mêmes la relation d’aide dans d’autres contextes, sera de souligner la distinction entre les deux approches psychologique et spirituelle pour ne pas susciter la confusion. On pourra alors proposer à l’accompagné de voir une autre personne pour un temps, tout en continuant d’approfondir avec elle la démarche plus spécifiquement spirituelle.

L’accompagnateur 

Que dire de l’accompagnateur ? Avant tout qu’il ne peut être imposé. C’est l’accompagné qui a choisi son accompagnateur et qui sera toujours en mesure d’en changer.
L’accompagnateur est au service de l’accompagné. S’il s’agit d’aider l’accompagné à discerner les traces de l’action de Dieu dans sa vie et les chemins à emprunter, c’est toujours ce dernier qui devra discerner. L’accompagnateur est un vis-à-vis qui n’a aucune autorité sur l’accompagné; il ne peut que lui proposer une aide, mais ne doit en aucun cas prendre sa place. Nous avons dit que cette relation accompagnateur / accompagné n’était pas symétrique. Nous ne sommes pas ici dans la simple situation de l’amitié spirituelle. Il y a une personne qui se met au service d’une autre et c’est l’accompagné et son expérience de vie et de foi qui seront au centre de cette relation. Entre accompagnateur et accompagné, une juste distance est nécessaire. L’accueil de l’accompagnateur pourra être chaleureux et la relation devenir amicale, mais il est généralement souhaitable que celle-ci ne devienne pas trop étroite afin de permettre à l’accompagnateur de rester pleinement neutre devant les choix opérés par l’accompagné. L’idéal serait sans doute que leur seule relation soit celle de l’accompagnement. Il est en tout cas difficile de vivre un véritable accompagnement spirituel entre personnes trop liées entre elles par des liens affectifs ou une collaboration trop étroite. 

Même si, dans l’Église, bien des personnes font spontanément de l’accompagnement, il est bon qu’un accompagnateur puisse être formé, ne serait-ce que pour améliorer ses qualités naturelles personnelles. Cette formation portera sur sa capacité à écouter, sur son discernement spirituel, sa connaissance des personnes et de la diversité des caractères humains, mais aussi sur la diversité des chemins de spiritualité chrétienne comme sur les moyens qui peuvent être proposés pour progresser sur ces chemins. 

La diversité des spiritualités 

Si l’accompagnateur doit accompagner la personne sur son propre chemin, il est donc nécessaire qu’il ait conscience de la diversité des chemins possibles ainsi qu’une certaine connaissance de ceux-ci. C’est pour cette raison qu’il est utile pour ceux qui accompagnent de recevoir une initiation aux grandes spiritualités chrétiennes depuis les Pères du désert jusqu’aux dernières vagues du renouveau charismatique. Il s’agira de comprendre pour chacune de ces écoles l’apport spécifique qui est le sien à la spiritualité chrétienne et particulièrement à la démarche de l’accompagnement. C’est aussi une manière de s’inscrire comme héritiers d’une immense richesse d’expérience et de réflexion accumulée par des milliers de chrétiens au fil des âges que nous ne pouvons accepter bien sûr que sous bénéfice d’inventaire mais qu’il serait stupide de négliger. Nous sommes au bénéfice de tout ce qu’il peut y avoir d’enrichissant et de fructueux dans tous les mouvements spirituels que le christianisme, sous ses formes catholique, orthodoxe ou protestante a pu susciter. Tout ne pourra pas être retenu mais la richesse de cet héritage est en elle-même une vraie découverte pour beaucoup et une aide pour l’accompagnement. Cette grande diversité de spiritualités est le fruit d’accents théologiques divers, mais aussi de tempéraments variés, de cultures, de situations particulières ou historiques différentes.
Les personnes qui vont venir nous voir pour que nous les accompagnions ont elles aussi leur propre spiritualité qui dépend de leur histoire, de leur tempérament… Or, le projet – et c’est un point essentiel – est d’accompagner la personne sur son propre chemin et non sur le nôtre. L’accompagnateur, en ce sens, n’est pas un guide qui montre la route et qu’il s’agit de suivre. Bien sûr, dans telle circonstance, l’accompagnateur pourra suggérer telle ou telle pratique, proposer à quelqu’un la découverte de la lectio divina ou de la prière contemplative par exemple. Mais toute proposition se fera avec prudence, avec légèreté, sans imposer. Elle pourra être acceptée, mais elle pourra aussi tomber dans le vide et il sera alors bon de ne pas insister.

Ce respect de la diversité des chemins est essentiel. Il repose sur le fait que cette diversité est constitutive de notre humanité. Il existe un seul « Évangile » apporté par Jésus, mais nous avons à notre disposition quatre évangiles écrits par des personnes et dans des circonstances différentes et chacun a sa propre spiritualité, comme d’ailleurs Paul a aussi la sienne. On ne peut avancer que sur son propre chemin, en réponse à la vocation spécifique qui est la nôtre. L’accompagnateur qui ne le sait pas va croire très honnêtement que ce qui a été bon pour lui le sera nécessairement pour tous et donc pour la personne qu’il accompagne. Si l’accompagné a un profil semblable au sien, cela ne posera pas de problèmes, mais si ce n’est pas le cas, l’accompagnement ne portera guère de fruits et pourra même s’avérer nocif. 

Ce respect de la spécificité de la personne accompagnée se manifestera donc par une certaine connaissance de la diversité des spiritualités, mais aussi par une conscience de la diversité des caractères auxquels on peut avoir affaire. On pourra ainsi utiliser avec profit certaines méthodes qui aident à mieux comprendre ces caractères. Mieux connaître le sien pourra ainsi être précieux pour l’accompagnateur en l’aidant à comprendre ses propres réactions comme un peu mieux celles des autres. 

De même, il sera utile d’avoir une certaine connaissance des phases de la vie spirituelle que chacun est, à sa manière, appelé à traverser. Il y a en effet le temps de la découverte émerveillée, celui de l’apprentissage avec son besoin de réponses et parfois d’identification à un maître ou une école. Puis vient celui du service qui peut apparaître comme une forme d’épanouissement. Mais il se peut que surgisse une crise qui, sous une forme ou une autre, va mettre à mal le bel équilibre que l’on croyait définitif. La foi sera alors ébranlée, des conceptions, des images de Dieu pourront être remises en cause. Une autre étape pourra s’ouvrir au-delà du désert, peut-être plus féconde parce que purifiée… Un des grands bénéfices de l’accompagnement spirituel, est de rassurer les personnes en leur montrant que ce qu’elles peuvent vivre de difficile n’est pas extraordinaire. De grands personnages bibliques comme Élie, David, Pierre et tant d’autres sont passés eux aussi par des temps de crise ou de dépression. Il est fréquent de noter, lorsque l’on parle des différentes spiritualités et notamment de ce qu’elles explicitent sur les moments de doute, de « nuits », de crises dans nos chemins avec Dieu, le soulagement des participants qui se reconnaissent dans ces situations dont on parle parfois peu dans nos milieux. La notion de temporalité dans nos histoires personnelles justement non linéaire, avec des hauts et des bas, des sentiments d’absence de Dieu est un aspect auquel sera sensible l’accompagnateur et qui pourra aider l’accompagné…

Le contenu de la rencontre 

Il n’y a donc pas de chemin tout tracé dans les rencontres, de parcours à suivre pour arriver quelque part. Celui qui va diriger sera toujours l’accompagné. C’est lui qui va apporter ses questions, les sujets sur lesquels il voudra centrer l’entretien. L’accompagnateur pourra bien sûr orienter l’accompagné vers tel texte, lui proposer une démarche, cela restera toujours secondaire par rapport à la demande de l’accompagné. L’accompagnateur aura surtout à écouter, à accueillir ce que l’autre aura à dire. Et il est certain que cette seule réalité est déjà pour quelqu’un une aide précieuse. Savoir que l’on rencontrera une personne avec laquelle on reprendra ce que l’on aura vécu, noter les points essentiels à aborder donne déjà du relief à ce que l’on vit et fournit un soutien utile. Il suffit parfois d’une oreille attentive et compréhensive pour que les choses se mettent en place et que des horizons se dégagent. Mais parfois, il faudra aussi parler, prudemment, doucement car il ne s’agit pas d’imposer un point de vue, souligner ce qui vient d’être dit, interroger tel aspect qui a été partagé, suggérer telle ou telle démarche… On pourra aider avec douceur à dissiper certaines illusions que l’on peut se faire sur la vie chrétienne. Certains en effet peuvent attribuer trop d’importance aux émotions, mais d’autres peuvent les réprimer à l’excès et refuser d’écouter leur message… On pourra proposer une idée, un texte, mais sans jamais imposer. Il s’agira simplement d’être un vis-à-vis éclairant un peu le chemin parcouru ainsi que les choix qui se présentent à l’accompagné sur le chemin de sa vie avec Dieu. 

Il peut être nécessaire de revenir sur deux aspects essentiels à l’accompagnement spirituel auxquels malheureusement on réduit parfois un peu vite toute la vie spirituelle : la Bible et la prière. 

La Bible est l’arrière-plan de cette relation d’accompagnement. Quels que soient les chemins empruntés, cette relation se situe dans le cadre de la tradition chrétienne avec l’Évangile pour centre. La Bible est donc comme l’univers, le terrain commun, que nous habitons et qui nous unit. Il est donc toujours possible de suggérer à la personne tel ou tel rapprochement, de lui proposer de méditer tel passage. Il ne s’agit pas ici d’enseigner, mais de laisser l’Écriture parler, évoquer. Parfois le texte suggèrera tout autre chose que ce que l’accompagnateur avait envisagé. Pourquoi pas? Et certains courants de spiritualité, notamment ignatiens, offrent des outils pour « entendre » l’Écriture d’une manière nouvelle qui imprègne toute la personne. Il peut cependant arriver exceptionnellement qu’un peu d’enseignement soit utile. C’est lorsque l’accompagné se fait par exemple une idée de Dieu qui est manifestement pathologique, radicalement fausse au regard de la révélation. On peut avoir sur Dieu des idées bien différentes, mais il en est qui sont dangereuses. Mais même là, l’enseignement devra aider l’autre à découvrir les choses par lui-même autant qu’il est possible. Nous savons bien que ce que nous avons découvert a plus d’efficacité que ce que l’on a cherché à nous apprendre…

La prière est aussi importante. Non qu’il faille obligatoirement prier à haute voix pour qu’un accompagnement soit spirituel. Il y a des moments où, au contraire, le silence dans ce domaine s’impose. Mais, d’une certaine manière, tout entretien de ce type est un entretien à trois. Nous sommes l’un et l’autre devant Dieu et c’est ensemble devant Lui que l’on va essayer de discerner sa trace, sa direction. Certains vont le marquer par un signe extérieur, quelque chose qui peut parler à l’accompagné. Mais la prière est souvent la manière la plus naturelle de se placer devant Dieu, de se reconnaître devant lui. Elle peut donc parfois être présente à l’ouverture de l’entretien. Elle sera souvent, surtout dans le monde évangélique, à la fin, comme une remise à Dieu de ce qui a été dit, perçu, découvert, décidé peut-être. Il est d’ailleurs parfois possible que l’accompagnateur puisse faire à l’accompagné l’avance d’une parole, d’une prière que celui-ci ne peut pas encore prononcer. Mais surtout la prière doit être présente dans l’accompagnement, au moins dans le cœur de l’accompagnateur. Il doit être à l’écoute de ce que le Seigneur pourra lui montrer; il doit ne pas se faire d’illusions sur ses propres limites. Mais une idée, une parole pourra germer en lui et elle sera peut-être féconde. Il pourra alors discrètement la proposer, jamais l’imposer, en restant prêt à le retirer si elle n’est pas saisie. La prière, la proximité de Dieu est donc nécessaire pour l’accompagnateur et pas seulement au cours du temps d’accompagnement à proprement parler. Il ne lui est pas demandé d’être un grand spirituel, mais au moins d’être lui-même engagé en toute sincérité sur ce chemin. Heureusement, comme en d’autres circonstances, il arrive que, la grâce aidant, on ait été utile sans avoir très bien compris pourquoi, ni comment… 

L’accompagnement spirituel requiert de la part de l’accompagnateur la confiance en l’action du Saint Esprit en l’autre personne qui est accompagnée. Aucune situation n’est jamais désespérée car rien n’est impossible à la grâce. L’accompagnateur pourra être parfois le témoin et relais discret de la patience et de l’amour de Dieu pour l’autre. Mais il fera aussi confiance en l’action de Dieu pour lui-même afin qu’il puisse discerner l’attitude, la parole, la question ou la suggestion qui pourra être féconde et permettre à l’accompagné d’aller plus loin. 

4. Les pièges de l’accompagnement spirituel.

Nous parlons ici de quelque chose de précis que nous appelons accompagnement spirituel, mais il est clair que de nombreuses personnes, dans les Églises, font de l’accompagnement spirituel sans le savoir. Il y a des personnes naturellement douées vers lesquelles d’autres vont se tourner pour trouver de l’aide et surtout une écoute qui va les aider à y voir plus clair dans leur chemin avec Dieu. D’une certaine manière, la formation, dans ce domaine, n’invente rien. Elle se contente d’approfondir une démarche, d’enrichir ce qui se fait déjà, d’aider à éviter des pièges. Quels sont ces pièges ?
Il y a évidemment le pouvoir que l’on peut exercer sur quelqu’un. Jésus prévenait ses disciples du danger de vouloir être appelé maître. Ce danger, nous le retrouverons toujours et dans toute relation qui nous place dans une situation de supériorité, même très relative et très temporaire. Contre ce risque, il n’y a pas d’autre remède que la conscience de ses limites, de ses fautes et de son propre besoin de la grâce. Mais être soi-même accompagné est une aide précieuse. Bien des gens, en particulier sans doute dans les Églises protestantes accompagnent ou aident sous différentes formes, sans être elles-mêmes accompagnées. Le risque est réel d’entrer alors dans une sorte de pathologie. Attendre que des personnes se livrent à nous sans jamais le faire nous-mêmes devant quelqu’un d’autre est une attitude qui devrait au moins nous poser questions.
Il y a aussi, comme toujours, le risque de l’incompétence. Le risque d’être, comme le dit le livre de Job des « médecins de néant » (Job 13.4-5). Jean de la Croix décrivait déjà ces personnes qui accompagnent sans vraiment comprendre et qui font souvent plus de mal que de bien. C’est pour cette raison que se former est et restera nécessaire tout au long de la vie. Dans le domaine de la vie spirituelle, qui n’avance pas recule. Celui qui croit savoir et être arrivé est particulièrement dangereux. 

Conclusion 

L’accompagnement spirituel est quelque chose de naturel et qui existe depuis longtemps. Il introduit dans la conception du cheminement spirituel la dimension relationnelle. Cet accompagnement a toujours et dans tous les milieux été plus ou moins consciemment, plus ou moins bien aussi, pratiqué. Ce qui est souhaitable, c’est que l’Église devienne de plus en plus consciente de cet aspect de son ministère. Bien des pasteurs ne savent pas que répondre à la demande d’être accompagné. Bien des chrétiens ne trouvent personne dans le monde protestant pour les accompagner. Et bien des personnes, de bonne volonté, cherchent à répondre à cette attente sans être formées, sans avoir jamais elles-mêmes été accompagnées. Cette démarche vise à aider à répondre à l’attente de ces personnes qui veulent avancer et qui souffrent de piétiner, qui « savent » tout ce qu’il y a à savoir, mais qui ne le vivent pas ou trop peu. Nous confondons trop souvent les mots et les choses car, comme le dit Pascal : « Les hommes prennent souvent leur imagination pour leur cœur; et ils croient être convertis dès qu’ils pensent à se convertir » (Pascal, Pensées, 975 (L), 275 (B)). Nous savons tous qu’il est possible d’avoir sur la foi les meilleures idées possibles, mais de ne pas en vivre grand-chose et c’est une frustration chez beaucoup de chrétiens. Entrer plus profondément dans la réalité de la vie chrétienne, c’est le but essentiel de l’accompagnement spirituel. Il s’agit en effet essentiellement d’entrer dans un chemin de vérité, d’approfondissement de notre foi dans le tissu de notre existence, bien au-delà des mots, des formules toutes faites auxquelles nous adhérons mais qui ne correspondent pas vraiment à une réalité. Nous passons d’une existence spirituelle parfois solitaire au sein d’une communauté assez large à une relation profonde et vraie avec une personne qui nous aide à être peut-être plus vrais devant Dieu, devant les autres et devant nous-mêmes. Et ce passage par notre vérité la plus profonde est le passage obligé de toute croissance spirituelle mais aussi de tout service fécond pour l’Église et le monde. 

Bibliographie 

Sur l’accompagnement : 

Eugene Peterson, L’amitié spirituelle, une relation pour le développement de l’âme, Farel, 2000. Eugene Peterson, Les trois angles de la croissance dans le service chrétien, La Clairière, 1998.

Linda Oyer et Louis Schweitzer, Les crises de la foi, Étapes sur le chemin de la vie spirituelle, Dossier Vivre/Excelsis, 2010. 

Noémie Meguerditchian, Entrer dans un discernement spirituel, quelques repères psychologiques, Desclée de Brouwer, 1996. 

André Louf, La grâce peut davantage, DDB, 1993. 

Coll. , Se reposer en sa présence, Accompagnement spirituel et Guérison, supplément à Tychique, 227 p, 2002. 

Coll., L’accompagnement spirituel, Christus n° 153 HS, février 1992. 

Jeannette A. Bakke, Holy Invitations, Exploring Spiritual Direction, Baker Books, 2002. 

Quelques ouvrages généraux sur la spiritualité : 

Kenneth Boa, Façonnés à son image, Approches bibliques et pratiques à la formation spirituelle, Farel, 507 p, 2004. 

Louis Schweitzer, Les chemins de la vie spirituelle, Esquisse d’une spiritualité protestante, Cerf /Excelsis, 157 p, 2003. 

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